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17-22 octobre 2016 – Saison VIII

Magie et Philosophie  : un défi à notre l’intelligence
Raisonnement et rationalité

 

Entre philosophie et prestidigitation, il est temps de rompre la glace de la méconnaissance mutuelle, de la défiance et du malentendu. C’est qu’entre ces deux-là, les choses se sont mal engagées dès le départ : quand avec Platon le « faiseur de prestiges » fait son entrée sur la scène philosophique, s’est affublé du masque du sophiste, cet « illusionniste dans le champ du logos ». Il n’est pas étonnant que son éviction soit aussitôt prononcée, avec fracas. Victime collatérale d’une rivalité de prétentions qui n’est pas son affaire, le prestidigitateur en conserve les stigmates. Il est toujours un peu l’usurpateur, l’imposteur de service, l’autre de la pensée, le double menaçant de la philosophie. Il n’en demandait pas tant ! Il ne demandait rien d’ailleurs, juste qu’on accorde attention à son silence, c’est-à-dire à ses gestes.

Il faut donc commencer par regarder, et tenter, tout simplement, de voir.

Oublier pour un temps la question du « comment fait-il ? » (comme Hitchcock congédiait le « whodunit »), oublier aussi les boîtes à secret compliquées, l’éclairage tonitruant et la musique criarde. Oublier l’assistante aguichante et autres paillettes, pour concentrer le regard sur les mains seulement, les mains nues des grands maîtres qui travaillent sans bagage ni appareils. Voyez les mains fines de Fred Kaps épelant une à une les cartes du bout des doigts. Celles d’Ascanio, qui se déploient tout en douceur et vous fixent. Les mains de Slydini, leur chorégraphie veloutée. Et les paluches de Brother Hamman, reposant sagement au bord de la table. Regardez ces mains, comme elles respirent l’intelligence. Ne voyez-vous pas qu’elles pensent ?

La prestidigitation est un art du visible brut et sans redoublement. Il n’y a pas ici à viser un ailleurs, imaginé ou imaginaire, une « autre scène » dont cette scène-ci serait le prétexte. Tout s’y tient « de ce côté-ci du réel », dans le temps littéral de l’attraction pure. Mais à la fois, pas d’acrobatie affichée, pas de voltige ni d’exhibition de l’exploit. C’est dans son régime le plus anodin que le réel, soudain, bascule sans retour et se met en contradiction avec lui-même. Il faut prendre la mesure du choc dont portent témoignage les deux ou trois secondes d’un silence stupéfait, souffle coupé. Il faut élucider le propre de ce punctum, de cet affect saisissant /dessaisissant, ce vertige où la vigilance la plus tendue cède la place à l’abandon. Désir comblé de sa propre déception.

Préservé des lourdeurs des « vouloir dire » en tout genre, le spectaculaire est alors restitué à sa quintessence. Superficialité ? Inconsistance ? Le temps est passé où il fallait tenir le spectaculaire en suspicion, où il était entendu que la stupeur devait rendre stupide et bloquer la machine à penser. Reddition de l’intelligence? Mais pourquoi cette défaite ne serait-elle pas aussi un défi pour la pensée? Et pourquoi pas une fête ?

Ce n’est pas à l’intelligence analytique qu’il faut en appeler, prompte à décomposer, à « remonter » et finalement à supposer on ne sait quel arrière-plan caché. Sans doute les prestidigitateurs sont-ils, par coquetterie, les premiers à flatter cette intelligence en panique qui s’emploie à construire ses propres pièges et fait mine de croire aux portes de sortie qu’elle s’invente et qui en vérité verrouillent tout. Comme le magicien Rezvani qui acquiesce et s’abstient de donner le démenti à Louis de Broglie, de l’Académie des sciences et prix Nobel de physique, quand celui-ci lui demande d’un air entendu: « vous émettez sur ondes courtes, n’est-ce pas ? » – Il ne s’agissait en réalité que d’un tour de main d’une simplicité confondante. Il faut plutôt, comme Rouletabille, trouver « le bon bout de la raison », celui qui saura voir ce qu’il y a à dire et à comprendre. Non pour tout expliquer (car tel n’est pas le propos, et à ce jeu l’intelligence « profane » est toujours perdante), mais pour seulement scruter ce qui se joue là, à la surface des choses et des gestes. Une autre tournure de l’intelligence, qui reste à inventer. Un autre tour de pensée.

Alain Poussard,
Philosophe

 


 

Voici les lieux où se dérouleront les conférences :

Théâtre National de la Criée
Opéra de Marseille
Théâtre de l’Odéon
Centre International de la Poésie
Chapelle de la Vieille Charité
CipM
BMVR Alcazar
Cinéma des Variétés
FRAC PACA
Vidéodrome 2