Marseille 2014

Lundi 20 octobre

MuCEM, Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée

19h00 – PHILOSOPHIE DES SITES DE RENCONTRES
Rencontre avec Marc Parmentier (philosophe), Fred Pailler (sociologue) et Catherine Lejealle ( sociologue, professeur associé à l’ESG management school).

Les sites de rencontres sur internet, dont la fréquentation s’élargit et se banalise, ont jusqu’à présent suscité l’intérêt des sociologues mais n’ont pas encore fait l’objet d’une analyse philosophique, à la différence d’autres univers virtuels. Un site de rencontres ne se présente pas comme un univers virtuel mais au contraire comme un outil de communication très efficace, dont le marketing vante et même quantifie les performances bien réelles. Pourtant l’inscription à tel site se fait par le biais d’un « pseudo », les échanges s’initient donc toujours par une phase virtuelle; bon nombre n’aboutissent pas à une rencontre physique. Pourtant le caractère virtuel de la communication n’affecte en rien l’intensité des affects très contrastés qu’elle suscite. Ce paradoxe constitue le fil conducteur de l’analyse. Quel est le ressort des affects réels générés par des interactions virtuelles sur un site de rencontre?
L’objectif est d’analyser la phase virtuelle des interactions sur les sites de rencontres, et de le faire grâce aux analyses des philosophes classiques, apparaissant en particulier dans les Traités des passions. […]

Marc Parmentier

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Mardi 21 octobre

Galerie MAD – en partenariat avec l’École Supérieure d’Art et de Design Marseille

19h00 – SOIRÉE TÉLÉ

PHILOSOPHER AVEC LES SÉRIES TÉLÉS….
Rencontre avec Thibault de Saint Maurice (professeur de philosophie, chroniqueur France Inter pour « le philosophe du dimanche »)

Depuis ses débuts, la philosophie a su identifier le divertissement comme son plus grand ennemi. Platon ne concevait une cité idéale que débarrassée des poètes qui pouvaient la ramollir, Pascal voyait dans les jeux et les spectacles le meilleur moyen de ne pas faire retour sur soi-même, Rousseau voulait fermer les théâtres, Arendt accuse le loisir de détruire la culture véritable et Adorno y voit la dernière ruse de l’industrie et du marché pour conquérir les derniers recoins de nos imaginaires.
Une figure courante de ce mépris des philosophes pour le divertissement tourne autour de la critique de la télévision et de la délégitimation culturelle et esthétique de ses œuvres. Pour toutes ces raisons, il y a donc assez peu de chance que les séries télés trouvent grâce aux yeux des philosophes.
Et pourtant, depuis 5/ 6 ans c’est un peu tout l’inverse qui semble se passer. Plusieurs essais sont parus, des universitaires unanimement reconnus et respectés participent à des colloques sur les séries télés et on croit même assister à la mise en place de nouveaux concepts originaux, en esthétique ou en morale par exemple, immédiatement issus de ces études.
Que penser ? Est-ce une simple mode ou la découverte d’un nouveau territoire pour la philosophie ? Qu’y a t il de si important dans ces séries, qui puissent venir stimuler, rafraîchir voire renouveler la pensée philosophique ?

Thibault de Saint Maurice

 

A MECHANT, MECHANT ET DEMI
La méchanceté dans trois séries américaines
Rencontre avec François Jost (professeur à la Sorbonne Nouvelle, sémiologue )

Parmi toutes les nouveautés qu’ont pu apporter les séries américaines depuis quelques années, il en est une qui ne laisse pas d’étonner les spectateurs français y compris les plus « sériephiles » : la présence dans les séries de « méchants » en position de héros, comme Al Swearengen dans Deadwood, Dexter dans la série éponyme ou Walt dans Breaking Bad.

L’analyse de ces séries permet d’abord de construire une axiologie du mal récurrente, qui définit des degrés du mal, dont le moindre relève de la vengeance et le pire est l’infanticide. Au-delà de cette gradation, très vite se pose la question, non seulement de savoir ce qui définit la méchanceté, mais qui la définit et quelle est la fonction sociale du mal.
Juger cette fonction amène à interroger deux questions philosophiques posées par les trois séries étudiées : l’opposition entre la liberté et le déterminisme (« nul n’est méchant volontairement », disait Platon) et le paradigme moral à adopter pour juger les actes des personnages : doit-on opter pour un point de vue déontologique, une morale du devoir, ou une morale utilitariste ? Nul doute que, sur ce point, la façon dont sont regardées ces séries dépende très largement du contexte culturel de la réception et que l’appréciation de la villainy diffère aux USA et en France.

François Jost

 

LA PHILOSOPHIE DANS GAME OF THRONES : FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MEURTRES
Rencontre avec Marianne Chaillan (professeur de philosophie)

Attention  SPOILER !  La  série  la  plus  médiatique  au  monde  avec  ses  18  millions  de téléspectateurs par épisode, la série qui fait subir des pannes informatiques à la chaîne qui la distribue en raison du trop grand nombre de demandes des internautes, la série la plus téléchargée illégalement de tous les temps, cette série dont chaque nouvel épisode suscite l’effroi et la stupeur des fans pris entre enthousiasme et sentiment d’horreur, cette même série qui nous parle de dragons, de marcheurs blancs, de Mur, de trahisons, de politique, d’inceste et de meurtres est en fait… gorgée de philosophie ! Réflexion sur la morale, sur la politique, sur la religion, méditation de la mort ou de laquestion du genre, les passerelles ne manquent pas qui unissent le royaume de Westeros àcelui de la philosophie. Oui, bien plus que les Targaryen, les Baratheon, les Lannister ou les Stark, le véritable monarque des sept couronnes n’est autre que la philosophie ! Notre conférence aura pour objet de mettre en évidence cette dimension philosophique dela saga de Georges R.R. Martin – et de trouver là l’une des clés de son immense succès ?

Marianne Chaillan

 

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Mercredi 22 octobre
BMVR-Alcazar

14h00 – JOURNEE POP MATHEMATIQUES

En partenariat avec la BMVR-Alcazar.

Cette journée est placée sous la direction de Gérard Berry, professeur au Collège de France, directeur de la chaire « Algorithmes, machines et langages ».

« EMPORTES PAR LA FOULE »
Rencontre avec Bertrand Maury (mathématicien)

Les systèmes de particules en interaction ont excité depuis des lustres la curiosité de nombreux physiciens, mécaniciens et mathématiciens. Plus récemment, certains se sont posé la question : les foules humaines peuvent-elles constituer un tel objet d’étude scientifique ?
Plus précisément, il est naturel de se demander si les outils développés pour les systèmes de particules « passives », soumises à l’action de forces naturelles, peuvent être adaptés au cas où chaque entité est un individu conscient et actif au milieu d’une foule, individu qui cherche à atteindre un certain objectif en tenant compte des personnes voisines et de la connaissance qu’il a de la situation globale.
Au-delà du caractère choquant de cette vision réductrice et asséchante, propre à la démarche de modélisation mathématique, nous tenterons de montrer qu’une formalisation des différents phénomènes qui paraissent conditionner le mouvement d’un individu au milieu d’une foule réelle permet de mieux appréhender l’évolution de la foule dans sa globalité, et ainsi guider la conception de bâtiment publics (taille et nombre des issues, mise en place d’obstacles permettant de fluidifier l’évacuation). Nous montrerons en particulier que des principes mathématiques simples (et parfois d’autres moins simples), permettent de comprendre certains phénomènes observés, comme l’évacuation  par vagues successives d’une foule dense au travers d’une porte trop petite, ou le fameux « Faster is Slower Effect », qui exprime en creux le fait que le ralentissement de certains individus peut contribuer à la fluidification de l’ensemble.

Bertrand Maury

 

LE TEMPS, DE LA PHYSIQUE À L’INFORMATIQUE ET À LA MUSIQUE: COMMENT EN PARLER ?
Rencontre avec Gérard Berry (professeur au Collège de France)

Le temps a toujours été une énigme physique plus qu’un souci mathématique: la ligne du temps indexée par les nombres réels a longtemps suffi à le formaliser. Le langage parlé est lui très approximatif et poétique, avec ses « longues minutes » et « à tout bout de champ ». Mais l’informatique doit en avoir une vision à la fois plus variée et plus précise: le temps peut y être physique ou logique, continu ou discret, linéaire ou arborescent, régulier ou irrégulier, local ou global, synchronisé ou non synchronisé, vu à différents niveaux d’abstraction, etc. De plus, des pseudo-temps peuvent être engendrés par la répétition d’événements quelconques : « marcher 10 mètres » ou «marcher 10 pas » peuvent et doivent se traiter exactement comme  de « marcher 10 secondes ». La même chose se produit en musique : le temps logique des noires et croches de la partition ne doit être pris à la lettre dans l’exécution, car ce sont les subtiles inégalités rythmiques qui produisent la pulsation ou le swing. De plus, le temps de la composition n’est pas le même que celui de l’exécution, et un compositeur passe paradoxalement moins de temps à écrire la musique lente que la musique rapide. Le temps de l’exposé sera consacré à ces différentes visions du temps, à leurs logiques, et à leurs formalisations mathématiques.

Gérard Berry

 

Montévidéo, créations contemporaines

18h00 – POP MUSIC ET THÉORIE : SUR QUELQUES MODÈLES DE RÉFLEXIVITÉ POP
Rencontre avec Agnès Gayraud (philosophe) dans le cadre des mercredis de montévidéo

Musique légère, musique facile, musique « de jeunes » ou jugée régressive, la pop music semble se tenir à bonne distance de tout esprit de réflexion. Réputée pauvre – à quelques exceptions près – sur le plan des compositions, elle porte en plus les stigmates de la société industrielle : entre le matraquage médiatique et la standardisation publicitaire de ses « produits », nous sommes peu encouragés à la comprendre comme un art. Les gens sérieux la traitent de préférence comme un phénomène socio-culturel, et ceux qui l’aiment se méfient de toute entreprise de légitimation par une théorie qui lui apposerait « d’en haut » des concepts plus grands et plus dignes qu’elle. Prendre la pop au sérieux, ne serait-ce pas, comme l’écrivit un jour le critique Michka Assayas, trahir « la nature essentiellement indicible et surtout passagère de l’émotion qui étreint l’auditeur » ? Nier au fond « l’évidente désinvolture qui sous-tend les vrais miracles de la musique populaire » ?  Pourtant,  depuis qu’elle se reconnaît une histoire, des lignes esthétiques, des mouvements et des gestes, la pop pense et se pense. Elle réfléchit dans ses œuvres le mystère supposé de son immédiateté, s’ingénie à crypter ses évidences. Si elle entretient un rapport esthétique fondamental à l’instantanéité, elle est tributaire des moyens d’une rationalité technique : enregistrement, diffusion, promotion… Cette rationalité structurelle contredit la spontanéité même dont elle se réclame, tout en rendant son expression possible. « Moins est naïve la conscience esthétique, et plus haute est la cote de la naïveté », écrivit un jour Adorno. Si la musique pop se pique d’innocence, elle est peut-être  l’art le moins innocent de l’histoire. On poussera plus loin l’hypothèse : et si, d’Elvis Presley à Rihanna, se tramait sous l’apparence légère des hits la critique de la rationalité la plus ambiguë et la plus fascinante de ces soixante dernières années?

Agnès Gayraud

 

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Jeudi 23 octobre
Galeries Lafayette – Saint-Ferréol

16h00 – FAIRE SES COURSES
Rencontre avec Martyne Perrot (sociologue)

Faire ses courses est une activité dont la banalité est trompeuse. Indispensables, car dans nos sociétés il faut s’approvisionner pour se nourrir, généralement étudiées sous le seul angle de la consommation, les courses alimentaires en disent long sur nos modes de vie, nos hiérarchies sociales, nos relations familiales et conjugales ou encore nos conceptions morales du bon, du sain, du raisonnable. Entre loisirs et corvées, espace public marchand et sphère domestique privée, elles imposent leur régularité, leurs rythmes, celui des saisons comme celui des promotions, et leurs itinéraires balisés. Des linéaires de grande surface au marché dominical en passant par le dépannage, les manières de faire nos courses redistribuent les rôles entre hommes et femmes,  mettent en scène nos comportements envers les enfants,  se soumettent aux habitudes culturelles et aux nécessités économiques.
En dépit de la massification des consommations alimentaires, nos achats nous révèlent et nous distinguent. Et l’on découvre combien le fameux « panier de la ménagère », régulièrement soupesé par les économistes experts, contient aussi son poids d’amour, de souci, de menus plaisirs ou de frustrations.

Martyne Perrot

 

Centre de la Vieille Charité – cipM

18h00 – APPROCHE PHENOMENOLOGIQUE DE LA CONFUSION
Pour une post-pop philosophie
Rencontre avec Jacques Sojcher (philosophe)

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » (Dixit Boileau). Mais qu’est-ce que concevoir ?

Qu’est-ce qu’un concept qui conçoit ?
Et  ce qui se conçoit s’énonce-t-il vraiment clairement ?
A l’obscurité persistante dans ce qui est conçu, s’ajoute l’obscurité résistante dans l’énonciation.
Revaloriser  la confusion, la doxa, l’apparence, l’erreur est aujourd’hui  politiquement incorrect. C’est douter de l’idole «communication».
La post pop philosophie se moque aussi de la mode de la pop philosophie. Elle rend à la  pensée son pouvoir  d’égarement.

Jacques Sojcher

 

Bar rock La Maison Hantée

20h00 – RADIO OCCULTE
Rencontre avec Philippe Baudouin (philosophe, chargé de réalisation à France Culture)

Et si la radio était en mesure de nous faire entendre d’autres mondes ? Et si le simple fait de tourner le bouton de son transistor permettait de faire surgir des fantômes dans son salon ou bien de communiquer avec d’autres planètes ? La radio et, les autres dispositifs destinés à électriser la parole sont des « machines à fantômes ». L’expression du philosophe Günther Anders est ici à prendre au pied de la lettre. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, les inventeurs du phonographe, du téléphone ou de la télégraphie sans fil qui deviendra plus tard la radio, ont, pour la plupart d’entre eux, pratiqué le spiritisme et mené, en parallèle de leurs travaux bien connus, des recherches dans le domaine des sciences psychiques. Dès lors, il existerait une consanguinité originelle entre ces machines parlantes et les phénomènes dits occultes. Oliver Lodge parvint-il à réunir, par le biais des ondes, les conditions d’une transmission télépathique ? Thomas Edison réussit-il à enregistrer la voix des morts à l’aide de son nécrophone ? Nikola Tesla entendit-il grâce à son télégraphe des signaux venus de Mars ? À partir de certains récits d’expériences menées à l’aide de dispositifs de communication à distance, nous tenterons ainsi de faire entendre l’imaginaire porté par les spectres magnétiques de la « radio occulte ».

Philippe Baudouin

 

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Vendredi 24 octobre
Musée d’histoire de Marseille

17h30 – LES MYSTÈRES DE MARSEILLE
Par le prisme de la modernité
Rencontre avec Françoise Gaillard (historienne des idées)

Rien plus que la grande ville, ne se prête autant à imaginer qu’il y a dans la modernité, dont elle est l’incarnation, un fond de primitivité ; qu’il y a au cœur de cet espace ouvert et prétendument rationalisé, un autre monde qui est comme son envers. Un monde où le familier laisse voir derrière le masque, la réalité monstrueuse. Un monde souterrain qui double celui que l’on habite, où se trament toutes sortes de complots et s’élaborent des conspirations.

Le développement exponentiel de la ville au XIXe siècle avec les peurs qu’il a fait naître, a excité les fantasmes et les paranoïas conspirationnistes. Un genre littéraire fera ses choux gras de cette mysterymania : le roman des mystères de la ville. Paris, Londres, Lisbonne… eurent le leur. Marseille ne manque pas à la liste.

Françoise Gaillard

 

Musée d’Histoire Naturelle de Marseille

19h00 – PET PHILOSOPHY – PET SCANNING
Rencontre avec Vinciane Despret (philosophe) et Robert Maggiori (philosophe et journaliste à Libération)

La frontière entre les animaux humains et les animaux non humains, dit-on aujourd’hui, subit des modifications assez remarquables.  Les vieilles rengaines de l’exceptionnalisme humain semblent donc, enfin, perdre de leur puissance mobilisatrice ou fascinatoire. Ces changements ont des répercussions perceptibles sur les relations avec les animaux familiers. Mais, pourrait-on également suggérer, les animaux familiers auraient peut-être activement contribué à ces transformations qui touchent une bonne part des espèces, ils auraient en quelque sorte joué le rôle de médiateurs, de facilitateurs ou encore d’êtres transitionnels. Les « pet », bénéficiaires ou inducteurs de ces modifications de statut et de cette « personnification » croissante des animaux non-humains ? La question autorise sans conteste les deux hypothèses : elle l’autorise d’autant plus si l’on observe comment les chats, les chiens ou les perroquets mobilisés par les pratiques expérimentales, ne cessent de passer d’un registre à l’autre et comment ils explorent, avec leurs chercheurs humains, une multiplicité étonnante d’identités « personnelles » inédites.

Vinciane Despret

 

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Samedi 25 octobre
FRAC

14h30 – PHILOSOPHIE DE LA SEDUCTION
Rencontre avec Sinziana Ravini (écrivain, curatrice et enseignante à Paris 1 – Panthéon-Sorbonne)

« Toutes les femmes sont fatales ; on commence par leur devoir la vie, elles finissent par causer notre perte », considérait l’écrivain Antoine Blondin au siècle dernier, et depuis les choses n’ont pas beaucoup avancées. La femme désirante est par définition fatale, castratrice, comme le mot « seducere » l’indique, elle nous détourne du droit chemin. Mais ne pourrait-on pas envisager une femme, désirante et désirable, qui s’extirperait de ce discours phallo-logocentrique ? « Une femme vitale », qui s’arracherait du carcan de la peur et de la négation, des thèses dénonciatrices de Laura Mulvey et d’autres philosophes, qui ont vu la femme fatale comme une projection masculine ? Innana, la déesse mésopotamienne de la séduction et du désir, représentait dans une société patriarcale la responsabilisation du pouvoir sexuel des femmes, un pouvoir qui passait par la construction et l’affirmation plutôt que par le pouvoir symbolique de la castration. Sinziana Ravini trace l’histoire des « femmes vitales » et propose une autre philosophie de la séduction.

Sinziana Ravini

 

16h00 – MODE ET PHILOSOPHIE

Centre de la Vieille Charité

MODE ET PHILOSOPHIE: PENSER LA SURFACE ET SES REVERS
Rencontre avec Marie-Aude Baronian (philosophe)

« Mode et philosophie » semblerait être une association contradictoire, voire insensée. En effet, comment la mode, perçue comme le champ du fluide et du superflu, peut-elle se juxtaposer au champ de l’être et de la sagesse ? Cette conférence proposera des pistes pour penser la mode en insistant sur sa pertinence au sein de la réflexion philosophique.
Il sera question d’interroger, dans l’histoire de la philosophie occidentale, la manière dont la mode (ou le vêtement) a été pensée, ainsi que la façon dont la mode (qu’elle soit système de signes, industrie, mode d’expression) pose des questions centrales de la tradition philosophique : l’identité, le temps, le corps, le spectacle et l’apparence, la modernité et la postmodernité, le Beau et l’art ou encore des questions d’ordre éthique et politique.
Il s’agira aussi de réfléchir, au travers d’une série de propositions, à la démarche elle-même : qu’est-ce que cela veut dire d’insérer la mode dans l’exercice de la pensée ? Pourquoi y-a-t-il une certaine réticence (ou même un mépris) à aborder la mode par le prisme de la philosophie ? Comment peut-on s’étonner de la mode dans ce qu’elle a de fascinant et de troublant ?
On tentera de penser la surface de la mode, non pas pour l’investir d’une nouvelle profondeur, mais pour dévoiler ses envers et ses revers.

Marie-Aude Baronian

ÊTRE A LA MODE OU AVOIR DU STYLE?
Rencontre avec Sophie Chassat (philosophe)

Les aficionados de la mode semblent être avant tout des suiveurs conformistes mus par l’instinct grégaire et le désir écervelé de plaire à travers le renouvellement constant de leur apparence. Au contraire, celui qui a su trouver son style passe pour un caractère indépendant, capable d’exprimer à travers une allure bien définie la profondeur de sa personnalité, un être qui en somme ne s’en laisse pas conter ni compter (puisque rester à la mode a un coût). Mais la mode vaut mieux que ce à quoi on la réduit trop souvent : une préoccupation futile et décérébrée. « L’homme qui ne voit que la mode dans la mode est un sot. La vie élégante n’exclut ni la pensée, ni la science : elle les consacre », écrivait en ce sens Balzac dans son piquant Traité de la vie élégante. D’abord, être à la mode ça n’est pas tout à fait la même chose que suivre la mode. Ensuite, cela pourrait bien être la meilleure des tactiques pour parvenir à l’expression d’un style authentique : « différence suppose ressemblance d’abord. (…) Comprend-t-on maintenant que la mode aille si naturellement au style ? » explique le philosophe Alain. Certes, comme le soulignait Coco Chanel, « la mode se démode, le style jamais », mais c’est aussi là que réside toute la beauté de la mode, ou, comme le disait en poète Jean Cocteau, « sa loi tragique »…

Sophie Chassat

POUR UNE MÉTAPHYSIQUE DE LA MODE
Rencontre avec Virginie Devillers (historienne de l’art, professeur de philosophie à La Cambre)

Si la mode est apparence, futilité, mondanité, elle est aussi, au-delà de son caractère superflu, accessoire et artificiel, processus d’identité et d’identification, de reconnaissance, d’humanisation. Tout en étant le miroir et le mirage de nos sociétés capitalistes, la mode peut devenir métaphysique quand elle rencontre nos désirs et nos fantasmes les plus secrets, qu’elle incarne un imaginaire, un art de vivre. D’Andy Warhol à David Bowie, de Marilyn à Rita Hayworth, de Twiggy à Kate Moss, la mode reflète une époque, un style, une manière multiple et singulière d’être au monde.

« J’aime la mode », dit Alain Roger, après Baudelaire, « parce qu’elle est nomade, snob, démodée, bébête, rédemptrice, joliment indécente, parce qu’elle multiplie chaque femme, qu’elle est moderne, qu’elle a de l’humour, qu’elle est fétichiste, qu’elle est bavarde, qu’elle modère la violence et intimide la grossièreté. »

Virginie Devillers

21h30 – SOIRÉE MODE ET PHILOSOPHIE

MaMo – réservation obligatoire

La mode et le temps du nihilisme
Rencontre avec  Francesco Masci (philosophe, auteur de Entertainment! Et L’Ordre règne à Berlin)

La mode est nihiliste. Non, ne vous trompez pas, je n’ai aucune intention de me joindre au chœur des pleureuses critiques. Quand je dis nihilisme, je ne parle pas d’une prétendue absence de valeurs de la mode, déterminée par le cynisme de ses producteurs et la vanité de ses consommateurs. Le nihilisme de la mode, sa relation au néant, est une nécessité ontologique. La mode ne fonctionne que grâce à un principe de négation temporellement déterminé. Elle est un instrument parfait de gestion de la production d’événements contingents devenue au cours de la modernité pléthorique et de plus en plus anarchique. La mode ne s’oppose pas à ce flux mais, au contraire, elle l’accélère en instaurant un régime inflationniste de la contingence. Chaque nouveau produit contient déjà en soi sa propre négation. Dans la mode la déception engendre l’attente tout comme l’attente est déjà porteuse de déception. Les changements incessants que la mode produit sont un effet secondaire de ce travail de création et conservation du rien (qui n’est pas une création à partir du rien !) qui fait de la mode la sœur jumelle de la culture moderne. Cette temporalité négative et somme tout répétitive assure la libre circulation de blocs d’expériences standardisés.
Avec la mode, le consommateur se confond avec le producteur collectif d’une équivalence généralisée de tout avec tout, et alors le néant qui loge au cœur même de la modernité n’est plus qu’un produit autonome et intégré, collectif et exclusif. C’est dans les fastes populaires de la mode que les deux créatures de la société moderne qui semblaient irréconciliables, l’individu et la masse, célèbrent leurs noces.

Francesco Masci
La mode à « la mode Baudrillard »
Rencontre avec Françoise Gaillard (historienne des idées)

Serions-nous entrés dans un monde d’où toute réalité première a disparu pour ne plus laisser place qu’au jeu des simulacres ?
Serions-nous entrés dans un monde où règne la virtualité et où le simulacre ne fait que simuler d’autres simulacres ?
Serions-nous entrés dans un monde où tout étant devenu opérationnalité il ne reste plus rien hors sphère du virtuel ?
Ce serait oublier la puissance de séduction de phénomènes comme la mode qui surfent sur la spectralité de la réalité pour mieux ancrer dans le réel leur économie.

Françoise Gaillard

 

Qui était le premier ? Les affinités électives de la mode et de la musique
Rencontre avec Joseph Ghosn (rédacteur en chef du magazine Obsession)

Qui a commencé ? en 2014, les interactions, échanges et relations entre la musique et la mode sont si mêlées, imbriquées et intimement personnalisées qu’il devient impossible de savoir qui influence quoi, qui agit sur l’autre. Pourtant, l’ascendant de l’un sur l’autre a historiquement été beaucoup plus marqué. Les rockers des années 50, les mods des années 60, les punks des années 70, les post-punks des années 80, les techno kids des années 90 : leur style venait d’abord de leur écoute, était conditionné par elle, signifiait leur appartenance à une tribu musicale, politique. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui est vrai, quasiment : l’appartenance débute par un choix vestimentaire, se poursuit par une « playlist » et tout cela peut changer du jour au lendemain. Mods le lundi, punk le mercredi, techno le week-end… Et, par correspondance fortuite, les lieux de la mode deviennent les nouveaux lieux du rock : du catwalk émane l’énergie des concerts, les boutiques et showrooms évoquent l’atmosphère des puces où les punks chinaient leurs vêtements, les groupes s’affilient à des marques – pour survivre et être diffusés auprès d’un public captif, captivé.

Traversée des apparences, renversement des situations, bouleversement des codes, vague nostalgique, jeunisme et critique générationnelle : la mode et la musique sont en 2014 les deux pôles d’un terme ambigu, le style, qui définit sans doute ce qu’il a de plus stimulant, mais aussi de plus vague de notre époque. Travaux d’artistes aux frontières entre musique et mode, interventions, récupérations, détournements…C’est tout cela que nous tenterons de décrypter, en mettant en lien les évolutions et les formes qui s’y rattachent, en essayant de toucher au plus près les connections entre la mode, la musique et le microcosme qui se forme entre ces deux mondes très codifiés.

Joseph Ghosn