LA POP PHILOSOPHIE N’EXISTE PAS

MERCREDI 23 OCTOBRE À 11H00

Ecole Supérieure d’Art et de Design Marseille Méditerranée (184, avenue de Luminy – 13009 Marseille)
Rencontre avec Francesco Masci (philosophe) Avec le soutien de l'Institut Culturel Italien  

La pop philosophie est une fable à l’envers, où il n’y a même pas de happy end. Cette fable raconte l’histoire d’une grenouille qui embrasse la princesse pour essayer de rompre le charme qui pèse sur la culture occidentale. Mais aucun jeu vidéo, aucune série télé ou actrice porno n’a le pouvoir de transformer une posture gnoséologique traditionnelle qui reste non questionnée. Depuis Kant, au moins, la relation de la pensée au monde est devenue une affaire compliquée. D’ailleurs, il n’y a, à proprement parler, même plus de relation mais une vraie et propre construction de l’objet par le sujet. Cette position de souveraineté absolue du sujet transcendantal a connu un rapide mouvement d’intensification qui culmine dans la philosophie hégélienne. Cette première poussée ascensionnelle est suivie d’une longue période de réaction et de critique du sujet, qui, sous l’autorité de Schopenhauer et de Nietzsche, influence encore largement la philosophie contemporaine. Et pourtant, le sujet n’a jamais semblé sérieusement menacé dans sa position centrale d’observateur-juge-producteur. Dernièrement, une nouvelle formule pour la dissolution du sujet sur un fantomatique « plan d’immanence » est à la mode. « Pop philosophie », c’est ainsi que s’est rebaptisé le dernier souffle d’un post-structuralisme finissant. Elle laisse volontairement irrésolues l’ambiguïté et la contradiction entre une filiation warholienne et une démarche populiste, et elle justifie sa démarche (quand elle le fait) par une méthode qui est impressionniste et simplificatrice, en assonance davantage avec une version naïve de la pensée magique-alchimique qu’avec l’histoire de la raison post-cartésienne, ce qui a favorisé son succès sur les campus américains. Elle dit pouvoir rompre le charme de la domination aveuglante du sujet sur le monde par un simple principe de « contamination » de celui-ci par l’ « impureté » des objets les plus ordinaires de la culture populaire, faisant allégrement l’économie d’une réflexion gnoséologique sur le statut du sujet en tant qu’observateur et sur son inévitable transcendance aux objets qu’il pense. « Pop philosophie » est en réalité le nom d’un retour à une interprétation hyperclassique, pré-kantienne, du monde. Son inanité éclaire toutefois la dissimulation qui a caractérisé toute l’histoire de la modernité. Car, ce « plan d’immanence » dans lequel le sujet despotique de la tradition occidentale est censé se laisser affecter et « infecter » par l’« impur » des événements éphémères pour finalement dépérir, ressemble beaucoup au plan de la construction perspectiviste inventé à Florence dans les premières décennies du XVe siècle, même si ce dispositif a subi une modification. Dans la pop philosophie ce n’est plus le sujet qui regarde vers le néant d’un point de fuite infini, mais la multitude dissolvante des objets anodins et éphémères de la culture populaire qui s’adresse au sujet. En se chargeant de ce néant, la philosophie laisse échapper, pour la première fois, un aveu involontaire à propos du nihilisme ontologique qui est son destin depuis les débuts de la modernité. Le choix de « la projection » (qui est d’ailleurs un terme alchimique) du monde et d’une relation sujet-objet esthétiquement déterminée a décidé que les promesses de la modernité devaient se réaliser par la culture et pas par le politique : sur le plan des images et des événements et pas sur celui de l’opposition et du conflit non moralement déterminé. L’histoire de la modernité a fini par coïncider avec l’histoire de la culture absolue. La pop philosophie surgit comme une forme mineure d’autobiographie involontaire. Elle ne nous fait rien connaître des choses triviales du monde mais elle dit beaucoup sur la destinée de la modernité,  sa perte dans le néant, son nihilisme, qui, convergeant avec une stratégie esthétique de la pensée, n’est que la marque de son néant politique. La modernité reste prisonnière de l’illusion fondée par le schéma géométrique d’ordonnancement florentin, même si elle tente de l’inverser. Mais, dans cette fuite vers le néant infini, dans ce jeu d’ombres et de projections, loin de la confrontation des groupes et des partis, c’est la Florence de Brunelleschi qui l’emporte sur la Florence du Machiavel. Francesco Masci