Ile de La Réunion – 26-31 mai 2014


Lundi 26 mai 

18h30 / Ecole Supérieure d’Art de La Réunion / Le Port

QU’EST-CE QUE LA POP PHILOSOPHIE ?

Rencontre avec Laurent de Sutter (philosophe), Robert Maggiori (philosophe et journaliste à Libération) et Jacques Serrano (concepteur de la Semaine de la pop philosophie)

Lorsque Gilles Deleuze inventa le concept de « pop’philosophie », ce n’était pas pour désigner une nouvelle forme de philosophie, qui ferait de la « pop culture » son objet ou son but. La « pop’philosophie » que Deleuze avait en tête ne se voulait pas philosophie de tel ou tel objet, de tel ou tel moment, ou de tel ou tel phénomène puisé dans l’air du temps ou le flux de l’époque. Au contraire, il y avait quelque chose d’aristocratique, et en même temps d’un peu pervers, dans l’idée de « pop’philosophie » : une manière d’être encore plus philosophique qu’avant, encore plus abstrait, encore plus conceptuel. La « pop’philosophie », pour Deleuze, c’était, plutôt qu’une question d’objet, une question d’intensité : est « pop » une philosophie qui peut prétendre à l’intensité de la « pop », à son électricité, à sa puissance de fascination. Le fait que cette intensité, aujourd’hui, naît avec plus de facilité de la prise en considération de la musique électronique, du roman de science-fiction et du cinéma de blockbuster que des œuvres tirées de la haute culture n’est qu’un hasard. Mais, un tel hasard est aussi celui d’une rencontre – et, pour Deleuze, une rencontre est quelque chose à cultiver en vue d’en tirer les plus belles, les plus riches et, oui, les plus intenses conséquences. Telle est donc la « pop’philosophie » que nous défendons : l’art de tirer de la rencontre avec les objets les plus triviaux les conséquences les plus élevées – un art qui, s’il n’est pas excitant, n’est rien.

Laurent de Sutter

 

Mardi 27 Mai

18h00 / Ancien Hôtel de Ville / Saint-Denis

LE FAIT DIVERS, ENTRE CONTINGENCE ET NECESSITE

Rencontre avec Françoise Gaillard (historienne des idées) et Sébastien Gignoux (jounaliste au Journal de l’île)

Tout fait est une construction. L’événement qui se produit, de quelque nature qu’il soit, n’est pas un fait. Il le devient à la suite d’une activité intellectuelle qui opère sur un donné : ce qui arrive. Lié par nature à ce qui arrive le fait est contingent, et tient donc en échec la pensée logique qui vise à l’établissement de nécessités. Ce qui est vrai du fait l’est encore plus du fait divers qui semble se produire hors de toute raison causale. Et pourtant, une autre approche peut révéler l’ordre propre de sa nécessité.

Françoise Gaillard

 

Mercredi 28 Mai

17h / Bar « Les Récréateurs » / Saint-Denis

SHARK HOLOCAUST, DENTS AMÈRES

Rencontre avec Jean Baptiste Farkas (artiste)

Alfred Gell (1945-1997), en anthropologue malicieux, énonçait de la façon suivante ce qu’il percevait comme un mécanisme à l’œuvre dans notre appréhension des artefacts, Joconde ou pagaie, et qu’il intitulait « captivation ». La captivation est une forme de « fascination » et même « d’intimidation », « un état de blocage » qui survient lorsque le spectateur « ne peut plus suivre les différentes étapes de la création (dont l’œuvre d’art achevée est la trace objective) ». C’est dire qu’il existe un« sort », une « magie » nous faisant projeter sur certains supports complexes des imaginations exorbitantes qui mettent au rebus notre pouvoir d’analyse. De la même façon que les artefacts pris pour exemple par Gell, ce que nous redoutons et avec quoi il ne nous est pas possible de nous identifier nous « captive » et par là nous prive de raison, nous décérèbre. Le requin a une bonne place à cet endroit, il nous plonge littéralement en transe et nous prive de nos facultés intellectuelles à un point tel qu’il semblerait à nombre d’entre nous impossible de le cogiter. Depuis la sortie des Dents de la mer, feuilleton télé maquillé en chef d’œuvre qui aurait donné ses lettres de noblesse aux « péloches à bêbêtes » (ou films de monstres) comme genre, l’industrie du film a ouvert à la figure du requin une voie royale semée d’embûches que la majorité des cinéphiles aimeraient voir éradiquée de l’Histoire du cinéma : un gros requin n’est jamais loin d’un gros nanar. Il faut en conclure que sur un plan métaphorique, un film à moyen ou à petit budget, sauf exception, est le prédateur du requin et se positionne au sommet de la chaîne alimentaire. Là où d’intrépides cannibales s’étaient montrés à la hauteur de nos attentes en avariant une foule de Z italiens menaçants, les requins comme figures échouent lamentablement à nous faire peur et peinent à mordre à belles dents dans la pellicule. Ridicules requins…, par l’exemple.

Jean-Baptiste Farkas

 

19h / Bar « Les Potirons » / Saint-Denis

L’AMOUR EST DANS LE PLI

Rencontre avec Aude-Emmanuelle Hoareau (philosophe et professeur à l’Ecole Supérieure d’Art de La Réunion) et Benoît Clay (philosophe)

L’amour est dans le pli. Mais si, à l’heure du mariage pour tous et du divorce généralisé, personne ne doute de l’amour, chacun le cherche dans les méandres du web, des speed dating et autres soirées échangistes. Le pli? Juste une affaire de linge? Un exotique origami? Il existe une protéine rebelle nommée PrPsC, qui se contente de mal replier les autre protéines. Il ne faut pas être maniaque. Mais en l’occurence, il s’agit juste du mystérieux prion et de la maladie de la vache folle. Que se cache-t-il donc dans le pli? Le recoin d’une peau à la lisière du plaisir, ou le désordre de la carte Michelin qui ne veut plus rentrer dans l’ordre initial? On marque les uniformes au fer pour générer les plis. En même temps, plier, c’est faire ployer, c’est in-former. L’amour est-il donc dans le pli?

Gilles Deleuze a découvert un secret. La matière du monde n’en finit pas de se replier et de se déplier, à l’infini. Une déferlante.  Une machine de désir. Elle explose les limites du possible. Elle est puissante, fascinante. L’amour est fait de cette matière et se loge dans le pli.  Ce pli, nous l’explorerons ensemble, à travers des gestes et des mots, des images et des mouvements, non sans une bonne dose d’humour et d’aurodérision. Nous irons traquer les sentiments et le désir, les démêler, les propulser dans l’espace. Nous redessinerons le paysage de l’amour pour qu’il soit immense, coloré,  et qu’il ait la fluidité d’un rouleau d’Océan, le pli étant pris entre les feux croisés de la moto et de la pole dance!

Aude-Emmanuelle Hoareau

 

Jeudi 29 Mai

17h / La Cerise / Saint-Paul

METAPHYSIQUE DE LA PUTAIN

Rencontre avec Laurent de Sutter (philosophe)

>Qu’est-ce qu’une putain ? Malgré l’abondant bavardage entourant la « question » de la prostitution, il semblerait que méditer la nature de la prostituée n’ait jamais suscité l’intérêt. Depuis toujours, ce ne sont pas des putains que l’on parle, mais de la « question » qu’elles posent, ou du « problème » qu’elles suscitent. Et s’il n’y avait ni « question », ni « problème » ? S’il n’y avait que des êtres, dont la particularité était de perturber les simples idées de « question » ou de « problème » ? Chaque fois qu’une prostituée entre dans un lieu, chaque fois qu’il y a rencontre avec une putain, ce sont en réalité toutes les questions et tous les problèmes qui se trouvent affolés. Qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce que l’argent ? Qu’est-ce que le travail ? Qu’est-ce que la police ? Au contact avec les putains, les interrogations qui paraissaient les plus légitimes, les plus banales, se trouvent soudain compliquées. Parce que, bien loin d’être un « problème » ou une « question », les putains sont une figure : la figure de la vérité. Pas moins.

Laurent de Sutter

 

Vendredi 30 Mai

18h30 / Bar « Les Récréateurs » / Saint-Denis

METAL PHILOSOPHY

La jeunesse metal-gothique face aux traditionalistes catholiques et musulmans. De la polémique à l’action en justice en passant par l’Assemblée nationale

Rencontre avec Nicolas Walzer (sociologue)

Le phénomène metal-gothique, qui regroupe des centaines de milliers de jeunes en France, est une radicalisation du rock, à la fois sur les plans musical et rituel. En concert et sur les supports multimédia, musiciens et fans recourent à une forte symbolique religieuse et se nourrissent d’un imaginaire voulu subversif. Il ne s’agit pas d’un phénomène de mode puisque celui-ci existe depuis les années 70 et n’a cessé de se radicaliser. D’une manière générale, il s’agit de jeunes de 12 à 35 ans issus de la classe moyenne. Ils peuvent se distinguer par leurs cheveux longs et leur tenue vestimentaire sombre : croix chrétiennes et pentagrammes inversés, tee-shirts sur lesquels figurent des slogans provocateurs (comme le tee-shirt intitulé Fuck Me Jesus). Ils suscitent l’inquiétude des pouvoirs publics qui leur imputent, à tort, la multiplication des profanations de sépultures. Sur le terrain, ces confusions entraînent des tensions entre parents et adolescents. Certains parents catholiques ou musulmans sont interpellés par le discours des médias et pensent que leur enfant devient sataniste parce qu’il s’habille en noir et qu’il écoute du metal.

En juin 2010, une polémique visant le festival Hellfest se trouve au centre de l’actualité : action en justice intentée par certains milieux catholiques, interventions d’un député fan de metal à l’Assemblée nationale et réponse du ministre de la Culture, condamnations télévisées de Philippe de Villiers et Christine Boutin… Avec comme résultat une médiatisation sans précédent du metal en France et un record d’entrée pour le festival Hellfest (qui est devenu aujourd’hui le 2e plus gros rassemblement musical de France). Pourtant, tous les catholiques ne sont pas hostiles au metal comme le prouvent les quelques prêtres fans de cette musique et qui la défendent. Un moine italien est même devenu chanteur d’un groupe.

Ce sont les pays musulmans qui sont les plus heurtés par le metal. Certaines familles obligent leurs jeunes à ne plus fréquenter leurs amis, à jeter tous leurs CD, à raser leurs cheveux longs. Plusieurs musiciens du Pakistan, d’Egypte, du Maroc ont été condamnés puis torturés car ils possédaient un crâne, s’habillaient en noir et qu’on les soupçonnait de pratiquer un culte sataniste et de mettre en danger les fondements de l’Islam. Les filles musiciennes posent encore plus de problèmes. Nous verrons que ces jeunes ont fortement contribué aux révolutions du « Printemps arabe ».Plus largement, ce thème soulève des questions de fond : la définition du blasphème et de l’injure religieuse aujourd’hui, la montée des profanations de sépultures et la banalisation de l’antichristianisme (musique, cinéma, BD, mode).

Nicolas Walzer

 

Samedi 31 Mai

 16h00 / Café Edouard / Saint-Denis

LOST, L’ENFER, ETC.

Archipels stellaires, îles négatives et robinsons quantiques

Rencontre avec Cédric Mong-Hy (professeur à l’Ecole Supérieure d’Art de La Réunion)

A priori tout le monde saura visualiser ce qu’est une île et aura quelque chose à en dire selon son point de vue : le géographe ou le géologue parleront de caractéristiques morphologiques, l’historien évoquera les mythes et les récits de voyage du passé, le biologiste y verra des niches écologiques singulières, le continental en rêvera les clichés exotiques, un insulaire lui peut-être voudra la quitter et gagner le continent. La philosophie et l’art, pas moins, se sont exprimés sur l’île, en faisant tantôt un lieu utopique (Platon, More), tantôt un lieu simplement et purement anthropogène (Defoe, Sloterdijk), tantôt un lieu hétérotopique où prend corps la folie des hommes (ce qu’aurait pu y voir Foucault).

La télévision, quant à elle, y a vu tout cela à la fois, et bien plus encore. Ainsi, il y a quelques années la série fantastique Lost a développé des Robinson Crusoé tout à fait originaux et des façons non moins intéressantes de percevoir l’île. Celle-ci s’y divise secrètement en archipel, le présent dilaté mord sur le passé et le futur, l’inquiétant se mêle indéfiniment au soleil brûlant. L’île est alors « une matière exotique de masse négative » qui s’étend sur l’horizon des événements et se répand en interrogations. Elle se manifeste en une logique qui contredit vertement Dante : dans ce monde l’Enfer est tropical, il ne comprend pas sept cercles, mais deux.

Cédric Mong-Hy

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