«Géographie Zombie, les ruines du capitalisme.»

Avec Manouk Borzakian, essayiste et géographe. 

Que révèle le zombie de son époque ? Apparu sur les écrans sous une forme renouvelée il y a un demi-siècle, figure incontournable de la culture populaire depuis les années 2000, le monstre inspire philosophes, sociologues et psychanalystes : retour du refoulé, peur de l’Autre, angoisse de l’infection, le zombie raconte les mille questionnements de l’Occident d’après les Trente Glorieuses, d’après la chute du Mur, d’après le 11 Septembre. 

Mais on peut retourner l’interrogation : que faisons-nous, humains, face aux zombies ? Barricades, murs et autres moyens de mise à distance, armes en tous genres, méfiance généralisée, télésurveillance… À travers les stratégies des protagonistes des films de zombies, de quel type de rapports des sociétés à leur environnement la fiction se fait-elle l’écho ? 

La crise zombie traduit une perte générale de repères, en particulier géographiques. L’espace constitue un fondement de notre existence, de notre être au monde : distances, frontières, directions ou toponymes donnent du sens, nous contraignent et nous servent d’outils. Les zombies viennent saper ces repères et génèrent un monde dans lequel les réalités humaines et non humaines ne sont plus « à leur place ». Devant cet « espace liquide », cette étendue parsemée de ruines du présent, il faut tout réinventer, tracer de nouvelles frontières ou en préserver d’anciennes, refonder l’ici et l’ailleurs. Bref, il faut « refaire lieu ». 

Autant d’enjeux politiques et éthiques. Comme l’épidémie de Covid-19 – plus largement comme le capitalisme tardif et le vide qu’il instille dans nos vies –, l’invasion zombie donne lieu à un affrontement entre des visions du monde inconciliables, entre obsession de la survie et volonté de rebâtir une société plus juste.