« ZOMBIE THEORY. Une clé de lecture des grands enjeux de notre temps »

Philosophie, économie, sciences, anthropologie

Cette année, en préfiguration de la semaine de la pop philosophie à Marseille du 2 au 7 novembre, le festival a le plaisir de vous donner rendez-vous du 2 au 31 octobre à Miramas, Aubagne, Trets, Gardanne, Salon de Provence et Aix-en-Provence.

Mucem, Vieille Charité, Théâtre National de la Criée, FRAC, Musée d’Histoire naturelle, Cinéma des Variétés, Conservatoire de Marseille, Maison Hantée

Le Zombie, signifiant de notre temps

Le Zombie est un personnage insistant de notre temps. Depuis le grand film de George Romero, La Nuit des morts vivants, sorti en 1968, on ne compte plus les films, les séries, les jeux vidéo autour de ce thème comme la série américaine The Walking Dead, visionnée par des dizaines de millions de spectateurs à travers le monde ou la série française Les Revenants qui raconte le retour des morts au sein d’une petite ville de Savoie. Mais pensons encore à Thriller de Michael Jackson, version pop des danses macabres du Moyen-Age. Ou au phénomène des « Zombie Walk », ces rassemblements de jeunes-gens déguisés en Zombies qui déambulent dans les grande villes. Le Zombie est aussi une métaphore insistante de notre temps : les terroristes de Charlie Hebdo ont été perçu comme des « zombies » téléguidés depuis l’étranger pour répandre la terreur dans nos rues tandis que lors de la crise financière de 2008, on a dénoncé les « banques zombies » qui mettent en danger l’économie au travers de leur activités spéculatives. Tandis que la crise des migrants – et la mort de milliers d’entre eux lors de la traversée de la Méditerranée – a fait surgir de nouvelles masses errantes dans les grandes villes européennes, perçues à la fois comme abandonnées à leur sort et menaçant l’intégrité du corps social.

Origine du mythe/ La mort sociale 

Initialement,  le Zombie venu du Benin appartient à l’univers de la sorcellerie vaudou d’Haïti et des Antilles.  En créole, « Zonbi » veut dire « esprit » ou « revenant ». C’est une personne vivante à laquelle le sorcier fait ingurgiter une drogue hypnotique, qu’il enterre ensuite pendant 24h, avant de la déterrer pour faire croire à ses pouvoirs de résurrection et le mettre en esclavage. 

Un miroir de nos angoisses

« Le seul mythe moderne est celui du Zombi » écrivaient Gilles Deleuze et Felix Guattari

 

Que nous dit le personnage du Zombie ? Tu te crois vivant, en réalité, tu es en train de perdre le contact avec la vie, à force de consommer, de dépenser, de ne pas prendre en compte les vrais besoins et les vraies menaces. Dans The dead don‘t die, le dernier film de Jim Jarmusch, la cause initiale du retour des morts est la crise écologique : du fait de l’exploitation sans limite des ressources et du réchauffement, les journées se mettent à rallonger, les animaux disparaissent… et les morts se réveillent. Mais leur retour n’est pas seulement le signal de la fin du monde, ils apparaissent comme des doubles de nous-même : portables à la main, ce sont des consommateurs obsessionnels, totalement aliénés, qui réclament l’un le Wifi, l’autre son Xanax, la troisième son Chardonnay.  Tout cela est divertissant mais aussi très profond. On a beaucoup dit de la société moderne qu’elle avait refoulé la mort : plus de grandes cérémonies, plus de discours en grande pompe, plus de croyance dans l’au-delà. Sans doute. Mais si nous sommes moins tourmentés par la question de la vie après la mort, nous restons tous travaillés par l’épreuve de la mort pendant la vie : la mort des autres ou de nous-mêmes mais la mort de l’économie capitaliste menacée par la financiarisation ou la mort de l’humanité menacée par l’apocalypse écologique. Eh bien, les Zombies sont peut-être le dernier mythe de la modernité – « le seule mythe moderne est celui du Zombi » écrivaient Gilles Deleuze et Felix Guatari dans L’anti-Œdipe -,  un mythe qui permet de donner corps à cette double angoisse. Nous sommes des vivants, certes, mais des vivants qui risquent de se transformer en mort-vivants, s’ils se laissent emporter par leur obsession des marchandises et par la destruction de leur milieu naturel. En somme, les Zombis nous invitent à tuer la mort en nous pour retrouver la vie.  

Une clé de lecture des grands enjeux de notre temps

Enfin, au-delà du personnage et du mythe, le concept du Zombie est aujourd’hui mobilisé dans toute une série de discipline pour affronter des questions nouvelles. En philosophie, le problème du Zombie est au cœur du grand courant de la « philosophie de l’esprit » : en faisant l’hypothèse d’un être qui serait physiquement identique à nous, par sa constitution physique et son comportement, mais n’aurait aucune conscience vécue de son existence ou du monde, des philosophes comme David Chalmers, auteur de L’esprit conscient, l’un des ouvrages les plus retentissants en philosophie de l’esprit, font valeur que la théorie physicaliste qui réduit l’esprit au cerveau et le cerveau à une réalité physique est incapable en réalité de rendre compte de la nature de la conscience. L’expérience de pensée du « jumeau Zombie » vise ainsi à nous confronter à un double fantomatique de nous-même pour nous inciter à nous ressaisir dans ce qui fait notre spécifique d’être conscient de nous-même. Mais en économie également, la notion de Zombie se répand. Introduite par les économistes Ricardo Caballero, Takéo Hoshi et Anil Kashya, l’idée d’entreprise zombie désigne une entreprise non rentable, incapable de payer les intérêts de sa dette avec les profits générés par son activité, mais maintenue artificiellement en vie par les banques pour qu’elle continue de rembourser leur dette. Par extension, l’idée d’économie-zombie, reprise par des philosophes comme Frederic Lordon, vise à penser le capitalisme contemporain fondé à la fois sur la financiarisation de l’économie et le recours à l’endettement généralisé. Mais on retrouve encore la notion en géographie, avec des travaux comme ceux de Manouk Borzakian, auteur de Géographie-Zombie, qui voit dans le Zombie une métaphore de la manière dont les sociétés fabriquent aujourd’hui un « ici » et un « nous qui l’habite » en l’opposant à un « là-bas » et « eux » menaçant, selon un rapport d’incompatibilité culturelle et d’hostilité sociale. Le Zombie décrit notre rapport à l’altérité à l’heure du terrorisme, de la dissolution des frontières et de la globalisation.

C’est à la triple exploration du personnage du Zombie dans la culture populaire, du mythe du Zombie dans les sociétés contemporaines et du concept (philosophique, économique, géographique, anthropologique) du Zombie que la Semaine de la Pop philo propose de se consacrer.

Martin Legros, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, et Jacques Serrano, directeur de la Semaine de la Pop Philosophie

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